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Une militante sénégalaise transforme la mort de son frère sur la route migratoire de l’Atlantique en combat pour le changement

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La mort de son jeune frère, Mbaye Diop, lors d’une traversée de l’Atlantique vers l’Espagne a transformé la vie de Ndeye Fall Dieye. D’abord marquée par le deuil et les questions restées sans réponse, son existence est désormais consacrée à une campagne visant à faire en sorte que les migrants qui meurent sur des routes dangereuses ne soient pas oubliés.

Diop faisait partie des migrants ayant perdu la vie après le naufrage, en avril 2024, d’une embarcation transportant des personnes vers les îles Canaries, au large de l’île d’El Hierro.

Pour Dieye, la tragédie a commencé par une conversation téléphonique avec son frère, qui allait devenir leur dernier échange.

« La dernière fois que je lui ai parlé, c’était juste avant qu’il parte avec ses compagnons pour traverser l’océan », se souvient-elle, décrivant les jours qui ont suivi comme une période de peur intense et d’incertitude.

Pendant plus d’une semaine, la famille a attendu désespérément des nouvelles. Finalement, elle a appris que l’embarcation avait connu un drame près des îles Canaries.

« Tout ce que nous avons reçu comme réponse, c’était cette image glaçante d’une pirogue en train de chavirer », raconte-t-elle. « Cette image n’a fait qu’accroître notre angoisse, nos doutes et nos questions sans fin. »

Selon Dieye, son frère n’avait pas quitté son foyer de manière irréfléchie. Il poursuivait ce qu’il croyait être une chance d’avoir un avenir meilleur.

Le football, explique-t-elle, était sa plus grande passion, et il rêvait de trouver des opportunités au-delà des difficultés et de l’incertitude économique qui l’entouraient.

« Il ne partait pas sur un coup de tête », affirme-t-elle. « Pour lui, le football, c’était tout. Il voulait un terrain plus vaste, un avenir meilleur et un moyen de sortir de la pauvreté. »

Mais l’océan a englouti ces rêves.

Un deuil qui refuse de disparaître

Plus de deux ans après sa mort, Dieye affirme que la douleur reste profondément ancrée dans son quotidien.

Elle raconte qu’il lui arrive de saisir instinctivement son téléphone, pensant qu’elle pourrait encore appeler son frère, même si elle sait qu’il ne répondra jamais. À d’autres moments, une notification ou un souvenir fait naître en elle, l’espace d’un instant, l’espoir douloureux qu’il soit peut-être encore en vie.

Selon elle, le deuil est d’autant plus difficile que certaines personnes s’attendent à ce que les familles « tournent la page ».

« Les souvenirs restent intacts dans nos esprits », dit-elle. « Les gens nous demandent d’oublier, mais c’est impossible. »

Son frère, ajoute-t-elle, était bien plus qu’un simple frère.

« Mbaye était mon petit frère, mon confident, mon autre moitié », confie-t-elle.

Sa présence, explique-t-elle, continue de revenir dans ses rêves, où elle a brièvement l’impression qu’il est toujours vivant, avant de se réveiller face à la réalité de son absence.

Trouver de la force auprès d’autres familles endeuillées

Plutôt que de porter seule son chagrin, Dieye a finalement trouvé du soutien auprès d’autres familles ayant perdu des proches sur les routes migratoires.

À travers des réseaux tels que le Collectif des Victimes de la Migration au Sénégal (COVES) et le mouvement CommémorAction, elle a rencontré d’autres mères, pères, sœurs et proches confrontés à des épreuves similaires.

Ces rencontres ont offert aux familles un espace où elles peuvent parler ouvertement de leurs pertes, partager leurs souvenirs et s’opposer à ce qu’elles considèrent comme la réduction des décès de migrants à de simples statistiques.

« Pouvoir parler de mon frère et de sa passion pour le football avec d’autres mères et sœurs qui partagent la même douleur nous aide à transformer notre immense chagrin en une force collective », explique-t-elle.

Dieye a participé à plusieurs activités commémoratives au Sénégal, notamment à un important rassemblement à Dakar, au cours duquel des familles ont allumé des bougies et rendu hommage à leurs proches morts en tentant d’emprunter des routes migratoires dangereuses.

L’objectif, dit-elle, est de faire en sorte que les noms, les visages et les histoires des disparus ne sombrent pas dans le silence.

Porter le combat au-delà du Sénégal

Sa recherche de solidarité l’a également conduite au Cameroun, où elle a rencontré des familles ayant vécu des pertes similaires.

Cette visite, explique-t-elle, a renforcé sa conviction que le drame vécu par sa famille s’inscrivait dans une crise beaucoup plus vaste, qui touche des communautés à travers l’Afrique et au-delà.

« C’est là que j’ai véritablement compris que ma tragédie n’était pas un cas isolé », affirme Dieye.

Lors de rencontres et d’échanges avec des familles endeuillées, les participants ont partagé des récits de pauvreté extrême, d’isolement, de familles brisées et de pressions qui poussent souvent les jeunes à entreprendre des voyages dangereux.

Certains parents, raconte-t-elle, se reprochaient de ne pas avoir été capables d’offrir suffisamment d’opportunités à leurs enfants.

Dieye et d’autres militants ont cherché à remettre en question ce sentiment de culpabilité, estimant que les familles ne devraient pas être tenues responsables de conditions générales qui donnent à certains jeunes le sentiment de ne pas avoir d’avenir dans leur propre pays.

« Les parents ne sont pas responsables », affirme-t-elle. « Les vrais problèmes sont la fermeture des frontières, les inégalités et le manque de perspectives pour notre jeunesse. »

« L’océan ne doit pas avoir le dernier mot »

Au cœur de cette campagne se trouve une demande de reconnaissance, de mémoire et d’une plus grande attention aux circonstances qui poussent des milliers de jeunes Africains à risquer leur vie sur les routes terrestres et maritimes.

Dieye estime que la pauvreté, les inégalités, la pression sociale et les politiques migratoires restrictives ont créé des conditions dans lesquelles de nombreux jeunes considèrent les voyages dangereux comme leur seule voie vers une vie digne.

Elle souligne ainsi que les commémorations et les campagnes ne consistent pas uniquement à pleurer les morts, mais aussi à remettre en question les conditions qui continuent d’exposer les migrants au danger.

Lors d’une dernière cérémonie commémorative réunissant des familles de différents pays, Dieye a déclaré que les frontières nationales semblaient disparaître alors que les participants se retrouvaient autour d’une expérience commune de la perte.

Aujourd’hui, dit-elle, la mémoire de son frère fait partie d’un combat plus vaste.

« Mon frère ne vit plus seulement dans nos regrets », affirme-t-elle. « Il continue de vivre à travers nos luttes. »

Aux côtés des familles qui ont perdu des frères, des fils, des filles et d’autres êtres chers sur les routes migratoires, Dieye affirme qu’elle continuera à marcher, à prendre la parole et à commémorer les morts.

« Nous continuerons à marcher, à nous rassembler et à nous souvenir », dit-elle, « afin que leur mémoire éclaire notre chemin et que l’océan n’ait jamais le dernier mot. »

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